Distanciation : les personnes aveugles en perte de repères

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Comment trouver ses repères quand tout le quotidien est chamboulé et que l'aide n'est plus aussi spontanée ? Une épreuve pour les personnes aveugles qui appellent à un "après solidaire".

 

Le mot est répété en boucle : « distanciation ». Certains pensent-ils que le handicap visuel serait-il contagieux ? C'est ce que redoutent les personnes aveugles qui, au quotidien, sollicitent  inconnus et passants en cas de besoin, s'accommodant d'un contact rapproché, d'un bras touché… Ces nouvelles habitudes sociales risquent-elles de compromettre leur mobilité, et surtout leur relation à l'autre ?

Personnes handicapées impactées

Si les limites imposées par un déconfinement progressif impactent des millions de Français, il est des publics pour qui ces contraintes sont source d'inquiétudes. Les personnes sourdes se demandent comment elles vont réussir à communiquer face à des visages systématiquement masqués (article en lien ci-dessous), les personnes autistes vivent difficilement la perte de leurs rituels tandis que celles avec une déficience visuelle ou aveugles vont devoir s'accommoder de ces nouvelles habitudes qui chamboulent un quotidien souvent très structuré. « Des problématiques trop rarement évoquées », selon Michel Vincent, président de l'Association des aveugles de France, alors qu'elles concernent près de deux millions de citoyens dans l'Hexagone.

De l'aide à distance

L'association Voir ensemble redoute qu'une « mise en œuvre trop stricte » du déconfinement « isole » encore davantage les personnes en situation de handicap visuel. A distanciation « sociale », elle préfère le terme de « physique » au motif que « nous avons plus que besoin, aujourd'hui, de lien social, d'entraide, de solidarité ». Or cette dernière s'en trouve altérée constate Luc, non-voyant, qui vit à la campagne et perçoit un vrai « malaise » : « Le changement d'attitude est flagrant. On sent que les passants sont moins réceptifs, et la méfiance est manifeste ». A la gare, un agent a accepté de déroger au protocole très strict mis en place par la SNCF : « Normalement, je ne devrais pas vous toucher et seulement vous guider à la voix », lui explique-t-il. « Trop risqué pour moi », répond Luc.

Perte de repères

Avec les nouvelles modalités de déplacement, ce sont aussi les repères spatiaux qui volent en éclat, imposant par exemple un sens de circulation dans les grandes surfaces ou des emplacements au sol pour assurer le respect des distances de sécurité. Valérie Haccart, déficiente visuelle, qui vit dans la métropole lilloise, doit s'en accommoder. Dans son magasin habituel, qu'elle connaît pourtant par cœur, elle se dit « complétement perdue » : « Impossible de trouver l'entrée, je me suis retrouvée devant des grilles fermées. Même galère pour sortir. » Sans compter la recrudescence de ruban de signalisation placé en hauteur qu'elle ne peut pas détecter avec sa canne et barre son chemin. Seul avantage, selon elle, sa canne, qui mesure 1m25, permet de conserver les distances du nouveau « mètre étalon ». Même déroute pour Luc pour qui faire ses courses est désormais un « parcours du combattant » quand il n'est pas accompagné. Il lui faut suivre des flèches au sol qu'il est incapable de voir… Ensuite, alors que les personnes déficientes visuelles utilisent fréquemment le toucher pour faire leurs courses en toute autonomie, les consignes actuelles risquent de limiter ces gestes.

Une campagne de sensibilisation

Dans ce contexte, l'association Voir ensemble entend « sensibiliser le grand public à l'importance de l'aide qu'il peut apporter aux personnes aveugles et malvoyantes même dans cette situation inédite ». Le 18 mai, elle a donc lancé une campagne de communication sur ses réseaux sociaux afin de mettre en avant quatre « gestes solidaires ». C'est d'abord continuer à proposer de l'aide dans la rue. Mais c'est aussi s'enquérir de la situation d'une personne à son domicile, encore plus isolée que d'ordinaire. Troisième geste : « Dans les commerces, quand vous rencontrerez une personne aveugle ou malvoyante, proposez-lui votre aide pour lui décrire les produits ». Enfin, l'association rappelle que la « déficience visuelle n'est pas un facteur de risque », que la « solidarité est contagieuse » et appelle à ne pas « confiner l'entraide ». Valérie, après un voyage en métro jusqu'à la gare Lille-Flandres, se dit tout de même rassurée. Un peu déboussolée, elle a trouvé l'assistance escomptée tandis que, lors d'une balade, des passants qui la pensaient égarée lui ont offert leur aide « aimablement ».

Respect des gestes barrière

Le déconfinement pose aussi de façon très concrète la « question du respect ou plus exactement de la bonne compréhension des gestes barrière », poursuit Michel Vincent. Les personnes déficientes visuelles ne font pas partie des personnes vulnérables mais leur façon d'aborder le monde et les autres, sans voir, peut représenter un danger supplémentaire. « Chez nous, nos yeux sont au bout de nos doigts, ne pas toucher pour nous, c'est comme vous mettre perpétuellement un bandeau sur vos yeux, à vous, voyants ». Un exemple très concret : éternuer dans son coude ; c'est ce même coude qui est proposé à une personne aveugle pour la guider, au risque de l'infecter. Leurs professionnels (psychomotriciens, instructeurs en locomotion et en activité de la vie journalière, médecins…) ont donc réalisé une série de documents, affiches, vidéos, tutoriels métiers précisant les gestes barrière et de solidarité en direction des personnes aveugles. Par exemple, donner la priorité aux personnes handicapées, les guider verbalement, expliquer une situation avec les termes appropriés, autoriser l'accès aux chiens-guide…

Des mesures compensatoires

Voir ensemble demande par ailleurs que « des mesures compensatoires » soit mises temporairement en œuvre, comme un accès facilité pour ce public aux VTC et taxis. Rappelons que le Fiphfp (fonds dédié à l'emploi des personnes handicapées dans le public) a mis en place une aide qui a pour objectif de favoriser le travail à distance pour les travailleurs handicapés qui ne sont pas habituellement en télétravail tandis que l'Agefiph (son homologue dans le privé) propose de compenser les difficultés de transport (transport adapté, mise en place du co-voiturage), à analyser au cas par cas (article en lien ci-dessous).

Reste un problème soulevé par Luc, les boutiques de l'association Valentin Haüy, fournisseur de matériel adapté pour personnes aveugles et malvoyantes, ont fermé leurs portes depuis le début du confinement, y compris en ligne ; « Aucune commande ne sera traitée », précise le site. « Parce qu'ils ont le monopole sur certains produits », impossible pour lui, par exemple, de se fournir en embouts tournants qui se fixent à l'extrémité de sa canne canadienne.

Plus de 100 km autorisés

Dernier point, le 15 mai, le gouvernement a annoncé que « pour le répit et l'accompagnement des personnes handicapées », la limite des 100 km à vol d'oiseau ne leur est pas imposée (article en lien ci-dessous), sous réserve de remplir la déclaration de déplacement dérogatoire et de cocher la mention correspondante (cas N°4). Cela concerne « tous les handicaps », assure le secrétariat d'Etat au Handicap (article en lien ci-dessous). Après la Foire aux questions consacrée au confinement des personnes handicapées, ce dernier publie une FAQ pour répondre aux diverses interrogations sur le déconfinement (article en lien ci-dessous). Emploi, soins, allocations…

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